ARGENCIOLOGIE

LA PSYCHOLOGIE DE L’ARGENT

par Marc-Alain DESCAMPS

 

Puisque l’argent est essentiellement de la psychologie, c’est elle et elle seule qui nous dira comment et pourquoi cela fonctionne.
Il est sur que cela fonctionne mal. Avec l’argent tout est problème.
- Si on n’en a pas, on ne peut pas vivre, à la rigueur on ne peut que survivre, comme le font les pauvres du quart-monde.
- Dès qu’on en a, on n’en a jamais assez. « Toujours plus » dit François de Closets, c’est la course à la fortune.
- Si l’on en a trop, on a beaucoup de soucis, car tout le monde veut vous le prendre. Relire la fameuse fable de La Fontaine « Le savetier et le financier ». Les possédants ont de plus en plus besoin de se protéger.

Par rapport à l’argent, notre vocabulaire a noté toute une série d’attitudes :
Généreux, prodigue, dépensier, joueur, gaspilleur, dilapideur, près-de-ses-sous, économe, épargne, avare, harpagon, parcimonieux …
On peut se demander s’il existe une bonne attitude face à l’argent à entendre tous ces qualificatifs péjoratifs. Il est vrai que l’argent engendre souvent des comportements violents et il y a pour cela des raisons très profondes.

L’argent est d’abord « du gagne-pain » pour qu’on ne « vous ôte pas le pain de la bouche ». Il y a une faim de l’argent, que les Romains qualifiaient de sacré (Auri sacra famès ; la faim sacrée de l’or) et elle leur semblait fondamentale : on mange l’argent comme on mange du pain. L’appropriation financière commence par être orale. Exister c’est consommer.  C’est une dévoration, on n’en finit pas d’avaler et d’engloutir. Le névrosé d’argent est du type de l’avaleur, qui reste sur sa faim pour toujours, comme avec les Harpies ou Tantale. Dans le marchandage il y a une joie d’avoir eu l’objet à bon compte et remporté une victoire, car chacun veut rouler l’autre. Dans les soldes on est fier avoir acquis à moitié prix ce que les autres ont payé trop cher. L’acte économique (achat ou vente) est comme un combat, une guerre ou une razzia et l’acquéreur se comporte comme un pillard. Souvent l’exploitation rapporte plus de plaisir que l’acquisition. Les succès financiers sont donc valorisés à l’extrême, prendre est toujours meilleur que donner et tout ce qui est gratuit n’a aucune valeur. Plus c’est cher, plus c’est beau, précieux et bon. Ce type de caractère semble correspondre aux premiers capitalistes et aux pionniers colonialistes.

Une fois que l’on a avalé une grande quantité d’argent, il faut le digérer. Il convient de faire fructifier ses biens, ses placements financiers et immobiliers comme on cultive son lopin de terre. La grande découverte est que si l’argent « travaille » on peut le faire rapporter, il s’accroît par lui-même, comme une forêt qui grandit ou un troupeau qui se multiplie. C’est tout ce que l’on nomme « les rapports, les intérêts, les pourcentages, les profits ou plus-values ». Il faut faire rapporter son argent, qui grossit comme une bonne alimentation fait grossier un corps humain. Rien n’est plus clair en ce domaine que la mentalité du body-building avec tous ses compléments alimentaires pour prendre du poids. Et rien n’a été aussi important que la position protestante qui admet les intérêts de la somme prêtée, favorisant ainsi la création de banques protestantes, alors qu’avant les opérations de change, prêt et de banque étaient laissées aux juifs. L’éthique protestante est bien une des origines du capitalisme moderne, avec l’idée que Dieu bénit toute réussite économique.

L’accumulation exige la rétention. Bien des sociétés ont noté le rapport étroit entre l’argent et les excréments : François d’Assise nommait l’argent « le crottin du diable », car tout argent donné par le diable se change rapidement en crottin. Dans le conte de Peau d’Ane, le nom de cet âne qui fait la richesse du pays est Cacauro. On parle partout de la Poule aux œufs d’or et les Aztèques nommaient leur or « crotte des dieux ». Puis Freud, Ferenczi et les autres psychanalystes ont vu dans l’intérêt obsessionnel pour l’argent une régression au stade anal. Economie capitaliste et constipation ont une origine commune. Il y a un besoin inassouvissable d’accumuler commun aux archivistes, brocanteurs, antiquaires, numismates, philatélistes et autres collectionneurs … Ceci se lie aux économies de bouts de chandelles et à ceux qui découpaient des bouts de papiers pour économiser les allumettes. Cet amour irrationnel de l’argent correspond à une rage libidinale de tout garder et de ne rien dépenser. Avant d’être avare, il faut avoir été économe envers soi-même.

Pour certains enfants le contenu de leurs intestins est senti comme une possession. C’est une partie du corps qui risque de s’en détacher et ceci est vécu comme un démembrement, prélude à une explosion corporelle. Seul un amour intense de la mère, qui semble y attacher un prix extraordinaire, permet de surmonter cette angoisse de mort et de décorporation. Il est le détenteur de ce qu’il veut garder dans son sac de peau, acquis par son travail digestif, parfois laborieux. Aussi certains le couvent longuement avant de s’en séparer à regrets. Ils peuvent être fiers de ce qu’ils ont fait et en gardent des droits d’auteur. Ils ne veulent pas être dépossédés de ce qui en droit leur appartient et en redoutent la perte. Quand ils seront adultes ils auront une joie à manier des billets et des pièces de monnaie ou à en garder sur eux dans une bourse ou un portefeuille bien rempli. Ils seront conservateurs et défendront le droit sacré de la propriété en étant les apôtres de l’ordre et de la symétrie.

La soif de l’argent s’étend au temps, car « time is money » le temps est de l’argent. Donc l’argent a pris notre temps et le fait concevoir de la même manière comme non-libre. L’homme moderne vit dans l’angoisse perpétuelle de perdre son temps, il doit sans cesse travailler pour gagner sa vie (mais passer à coté de la vraie vie, n’est-ce pas aussi la perdre ?). L’économie du temps devient une science, où l’on apprend à ne pas gaspiller une seconde à ne rien faire. Dans le travail ceci conduit à la taylorisation où tous les gestes des travailleurs sont codifiés ne façon à ne pas en faire un seul inutile. Celui qui ne fait rien n’est pas un civilisé ou un paresseux, un « fait-néant ». Pour l’éviter il convient de lire aux « lieux d’aisance » pour ne pas perdre son temps, tout en prenant son temps.

Mais parfois il faut bien se libérer des « surplus de la digestion » selon Rabelais. Et certains artistes ne supportent pas l’argent qui leur brûle les doigts. Aussitôt vu, aussitôt dépensé. Après c’est celui des autres qu’il faut dépenser. Ils espèrent aussi faire de substantiels bénéfices dans toute liquidation. La prodigalité névrotique veut compenser la libido par de l’argent. Le dépensier cherche à gaspiller de façon ostentatoire. Il pense ainsi dominer les autres par sa magnificence. Les mécènes sont souvent bien plus narcissiques que généreux. Leurs donations doivent perpétuer leur nom et les protéger de la mort et de l’oubli. Le donateur souvent agit dans l’intention de blesser quelqu’un, mais aussi la prodigalité peut être une autodestruction. Les joueurs souvent sont ceux qui disent vouloir gagner de l’argent, mais qui savent bien au fond qu’ils perdent tout, même l’estime d’eux-mêmes.

Parmi ceux qui ne peuvent pas garder l’argent, il y a les endettés, qui veulent dépenser plus qu’ils ne gagnent. Ils trouvent toujours des préteurs et des organismes de crédit qui sont souvent des usuriers demandant des taux exorbitants. Tant et si bien que les endettés finissent par devenir des « surendettés » qui ne peuvent plus rembourser leurs dettes et demandent (ou exigent) que l’on efface une partie de leur dette, chez les particuliers comme dans les états vis-à-vis du FMI Fond monétaire international.

Puis viennent les « partageux » qui trouvent plus facile de prendre l’argent d’autrui, comme ces communistes et autres communards qui ne veulent pas partager leur argent mais celui des autres. Avec eux vivent les « assistés » qui ont des droits sans devoirs et vivent sans rien faire de la charité publique et du travail de tous les autres entreprenants.

L’argent est devenu la mesure de toute la valeur du monde.

Seulement il mesure mal. Le système économique est complètement à réformer.

Le gratuit et le désintéressement ne peuvent pas être complètement éliminés.

A la science de l’argent devrait succéder la science de la valeur ou axiologie.

L’argent et vous…

Le flouze, le blé, l’oseille… Nous avons tous des rapports particuliers au contenu de notre porte-monnaie. Des avares aux dépensiers, on trouve tous les comportements intermédiaires. Mais peut-il faire le bonheur ? Comment le gérer en couple ? Quelles solutions pour les accros aux jeux d’argent ? Un dossier qui vaut son pesant d’or.

Quel est votre rapport à l’argent ?

Rapport avec argentEn France, les questions d’argent sont souvent taboues. Mais d’où vient cette gêne face au grisbi, à l’oseille… Car chacun de nous a sa manière de gérer ses économies et ses dépenses. Des avares aux poches percées, petit tour d’horizon des différents comportements sur les questions de gros sous…

Argent : en finir avec les tabous !
Pourquoi est-on avare ?
D’où vient votre frénésie d’achat ?

L’argent peut-il faire le bonheur ?

Argent bonheur ?Vous savez forcément entendu le proverbe "L’argent ne fait pas le bonheur". Mais vous avez bien l’impression en regardant autour de vous où à la télé, que ce n’est plus vrai aujourd’hui… Alors, un compte en banque bien garni est-il réellement une garantie de joie quotidienne ? Plus de sous, moins de soucis ? A lire pour savoir si l’Euro rend heureux !

Le bonheur n’a pas de prix !
Dis moi où tu habites, je te dirai comment tu vas

L’argent et le couple

Argent coupleS’il est un ennemi du couple, c’est bien l’argent ! Car souvent, les petits soucis financiers sont responsables de tensions et autres disputes. Mais il est possible de limiter les dégâts en prenant quelques précautions. Quelles sont les interactions entre les affaires de coeur et les affaires de sous ? A lire pour ne pas risquer le crash monétaire et sentimental !

Pas d’argent entre nous !
L’amour rend aveugle !

Accros aux jeux d’argent ?

Accros jeux argentAttention, les sous peuvent parfois s’apparenter à une drogue. C’est le cas des accros aux jeux d’argent, qui peuvent perdre de grosses sommes pour assouvir ce besoin de gagner. Mais où s’arrête l’amusement et ou commence la dépendance ? Le Casino est-il le seul endroit à risque ou est-ce que les simples lotos et autres tickets de grattage peuvent représenter une menace ? Conseils et traitements pour arrêter de subir le hasard…

Casino, loto, bingo… Attention aux accros !
Jeu pathologique : une thérapie pour dire non au hasard !

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Argent : en finir avec les tabous !

L’argent, en avoir ou pas ? Telle est la question. Que l’on soit couvert de dettes ou homme d’affaires accompli, les euros nous laissent rarement indifférents. Nos comportements en disent long sur notre rapport avec notre monnaie… Décodage et conseils pour faire bon ménage avec l’argent !

Aujourd’hui, l’argent est devenu un élément central de notre société. Symbole de notre valeur au travail, élément de dispute dans le couple, ou de liberté, les finances restent la plupart du temps un sujet tabou. Avec la thune, le blé, l’oseille, les pépettes… nous entretenons des relations conflictuelles; et souvent empreintes de morale.

L’argent, reflet du moi

Les tabous de l'argentAu-delà du bulletin de salaire, c’est tout le rapport conflictuel que l’on entretient avec l’argent qui est en jeu. L’argent ne représente pas uniquement la liberté d’aller et venir ou de "flamber" dans un magasin mais véhicule toute une symbolique. Un travail mal rémunéré, une augmentation difficile à réclamer et c’est toute la confiance en soi qui est mise à mal. Se déprécier monétairement, c’est remettre en cause sa propre valeur. "C’est notre socle identitaire qui est touché" ajoute la psychanalyste Ilana Reiss-Schimmel. D’où la nécessité de changer ses codes monétaires, s’ils vous dévalorisent.

Le lieu de toutes nos contradictions

Que l’on soit toujours à la limite du découvert autorisé ou inquiet du lendemain, l’argent nous donne bien des émotions… négatives. Y compris la culpabilité ou l’envie. Marc, informaticien, gagne bien sa vie jusqu’à ce qu’il se retrouve au chômage. Un travail thérapeutique met à jour ses pensées inconscientes : "Mes parents travaillaient beaucoup et me consacraient peu de temps. Ils étaient prisonniers de l’argent". Pour Patrice Ellequain, animateur de séminaires sur la prospérité, "Il suffit que vous nourrissiez des sentiments contradictoires pour que l’argent devienne obsessionnel". En effet, comment obtenir quelque chose en souhaitant inconsciemment son contraire ? Tant que ce conflit n’est pas résolu, le risque de jongler dangereusement avec ses finances persiste.

Définir vos objectifs

De l’argent ! Oui, mais pour quoi faire ? Acheter une Ferrari, monter une entreprise, ou financer une projet humanitaire… Pour la plupart, la prospérité est un concept, et peu envisagent d’en faire une réalité. D’ailleurs la Française des jeux a mis en place une cellule "dite de crise" pour les gagnants du gros lot. "Un véritable stress accompagne cette situation nouvelle" explique Sandrine Schmidt, chargée de les accueillir. Ils organisent un dîner où vous pourrez pleurer, chanter et partager vos impressions avec d’anciens chanceux du loto. Sans envisager le pactole, mais des rentrées plus raisonnables, amusez-vous à définir clairement vos objectifs et chiffrez-les. Ainsi vous saurez quoi faire, si ça vous tombe dessus.

Poison du couple

Compte en commun ou comptes séparés, il vaut mieux établir des règles si on ne veut pas que le sujet arrive en tête de liste des engueulades. "Le travail a changé", affirment les sociologues, et les femmes ont conquis une vraie autonomie. Une étude du centre de recherches sur l’épargne montre que la gestion du budget et les décisions des grosses dépenses se font de plus en plus à deux. Les uns font compte commun, payent tout ensemble. Les autres font compte à part, et préservent, selon eux, une part du mystère nécessaire à l’amour. Quelle que soit la formule choisie, les spécialistes sont d’accord : une querelle sur l’argent cache dans la plupart des cas un litige plus profond. Essayez de ne pas être dupe, et ne prenez plus l’argent comme un exutoire.

Catherine Maillard

"Maître de l’argent" d’Annick Nenaird. Editions Le Souffle d’Or.
"La Psychanalyse et l’argent" d’Ilana Reiss-Schimmel. Editions Odile Jacob.

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L’argent et l’obsessionnel

Jean-Jacques Tyzsler – 09/07/2003

Nous ne savons pas ordinairement ce que nous demandons.

Nous ne demandons pas ce que nous demandons.

Ne pas être dans l’obligation de répondre à une demande est un des paradoxes de la psychanalyse puisque des mots comme : "payer" sont aussi à entendre dans leur dimension d’équivocité.

Qu’est-ce que le prix d’une vie ?

L’argent tourne toujours autour de la question de la dette inconsciente ; chacun sait qu’il y a des sujets qui ne veulent jamais s’acquitter de quoi que ce soit, alors que d’autres payent trop de leur personne, parfois au détriment de leur chair.

L’argent payé au psychanalyste dans une cure n’est pas la rémunération d’un service ni le témoignage d’un échange.

Le psychanalyste ne donne rien ; il met en circulation par le transfert cette étrange catégorie du rien.

Le rien dont notre modernité perçoit si difficilement la nécessité.

Le rien qui peut être silence alors que nous sommes sans cesse sollicités par davantage de voix.

Les considérations sur le maniement de l’argent dans les cures sont généralement faussement éducatives : il faut que cela coûte… Il faut faire payer au moins symboliquement…

Seule la clinique au cas par cas permet d’éviter des injonctions caricaturales ; l’argent reste un signifiant d’une grande plasticité, sensible à l’effet désubjectivant de notre économie "libérale avancée" ; avancée au point de ravaler, de déprécier toujours plus la valeur de travail.

Les échanges commerciaux entre les hommes se transforment mais l’économie psychique du névrosé obsessionnel apparaît immuable, centrée par la place de la dette inconsciente.

Le cas princeps de L’homme aux rats rapporte comment la dette impayée du père se paye du prix de la névrose, voire du prix de la vie.

Remarquons que l’équivalence souvent évoquée entre l’argent et les fèces -la merde- si elle est articulée à partir des représentations inconscientes de l’argent dans la névrose obsessionnelle pose néanmoins difficulté car à d’autres moments de son élaboration Freud peut également évoquer l’égalité entre l’enfant et l’argent.

A bien y réfléchir les signifiants de la fécondité font tout simplement leur travail de métaphores.

Il existe pour tout sujet une dette que l’on peut dire primitive ou originelle, reliée souvent en clinique au sentiment de culpabilité.

Au niveau du roman familial la dette trouve sa place dans le schéma classique de l’œdipe, parce qu’il veut jouir de la mère, l’enfant forme un vœu mortel à l’égard du père interdicteur et castrateur.

Il contracte ainsi vis à vis du père une dette.

Alors pour certains patients le fait de dépenser rappelle la jouissance interdite quelque soit la valeur considérée ; on peut analyser les dépensiers inamendables sous l’angle de cette signification incestueuse.

Mais le père dans l’inconscient n’est pas que le père de l’affrontement œdipien, il est aussi le père symbolique, celui qui donne le nom, ordonne la filiation, véhicule l’arbitraire de la loi.

La religion, les religions parlent en premier lieu de ce père là, de cette dette là, face à laquelle le fils reste par structure débiteur.

Nous pouvons parler alors d’une dette symbolique.

Il y a suivant les religions des nouages différents explicitant la relation complexe entre le meurtre fantasmatique du père, le don de son nom, et la corrélation par la valeur du nom à l’argent, à l’argent en tant que richesse. Max Weber a soutenu dans L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, la thèse selon laquelle la croissance du capitalisme devait son ferment à l’esprit qui animait la Réforme protestante.

Gagner de l’argent s’oppose, dit-il, aux jouissances immédiates de la vie, au petit bonheur individuel et devient ainsi une valeur quasi-transcendante. Il s’agit – au moins dans le principe – d’accumuler une puissance sans en user mais pour la faire fructifier.

Thèse bien entendu à discuter…

Dans le monde catholique l’argent reste douteux et celui qui s’enrichit doit s’empresser de faire dons aux nécessiteux.

La pauvreté est même d’une certaine façon valorisée.

Présent dans le registre symbolique de la dette, comme dans le registre imaginaire de la faute, l’argent est ici à l’œuvre dans ce que Freud nomme pulsion.

Pour l’obsessionnel l’argent et la merde circulent dans la grammaire bien connue : chier/faire chier/se faire chier… qui déplie toute une gamme du rapport à l’Autre et au semblable.

Le monde des affaires a évolué depuis les remarques de Max Weber mais le névrosé obsessionnel, contrairement à l’hystérique, semble figé dans une clinique un peu désuète.

En 1928 La Revue française de Psychanalyse, publiée sous le haut patronage de Monsieur le professeur S. Freud en est à sa seconde année d’existence. Charles Odier, psychanalyste suisse, membre du comité de rédaction publie un article intitulé : L’argent et les névrosés.

Il rapporte le cas d’un jeune homme de 29 ans, Adrien, devenu neurasthénique parce qu’il aime une jeune fille qu’il ne peut épouser ; elle est riche et il est pauvre, tout le drame est là, prétend le jeune patient.

C’est en d’interminables plaintes qu’il incrimine cette irrémédiable pauvreté, cette injuste fatalité cause de tous ses maux.

Charles Odier indique que l’investigation analytique nous apprend que le choix de la jeune fille lui a été dicté par le vœu inconscient de mettre en place un obstacle insurmontable rendant ainsi toute union impossible.

En second lieu, loin de souffrir de sa dite pauvreté il y tient par-dessus tout et la "cultive avec soin".

Toutes les démarches entreprises pour trouver un emploi et gagner sa vie échouent les unes après les autres.

Adrien ne s’interroge pas sur cette répétition mais il invoque sans cesse la malchance ou l’égoïste hostilité des hommes.

Il échoue dans le même temps dans ses tentatives pour se rapprocher de sa bien aimée et l’analyse révèle qu’il a toujours éprouvé une obscure antipathie contre les femmes, dont il s’est toujours tenu éloigné.

Il est d’ailleurs vierge.

Charles Odier détaille sur un mode intéressant, qui apparaît dans l’après-coup imagé, le fantasme sous-jacent à la position du patient : désir d’être "nourri" par une femme phallique qui s’occuperait de tout, qui subviendrait à tout ; position parfaitement passive -être conquis, soigné, nourri et entretenu- qui se rationalise dans le roman social qu’il impose : l’affaire est impossible car elle est riche et il est pauvre.

L’inconscient, conclue Charles Odier, détient ainsi toutes les ficelles de ce roman navrant avec l’obligation apparemment paradoxale de rester pauvre pour maintenir son fantasme.

Le langage véhicule par lui-même les transformations pulsionnelles à l’œuvre ; être nourri plutôt que de gagner un sou apparaît en clair dans les expressions telles que : "dévorer sa fortune", "manger son argent" etc.

Chaque analyste peut narrer des histoires comparables à celle du patient de 1928.

La structure de la névrose obsessionnelle paraît ne pas se soucier de la marche du temps et à bientôt un siècle de distance nous pourrions rencontrer le même Adrien.

Les fondamentaux restent les mêmes alors que bien des coordonnées ont changé dans notre monde d’aujourd’hui : la place du père, les relations homme-femme, la circulation de l’argent aussi.

Pourquoi se sentir autant en dette dans une société où nous pouvons vivre à crédit ?

Il y a eu en 1998 un acte contraire à la culture économique de la réserve fédérale américaine, le sauvetage en catastrophe, par seize établissements bancaires, d’un gros fond d’investissement.

La faillite hors norme de ce fond spéculatif risquait en effet d’entraîner une crise systémique par le jeu des dominos. Ce fond spéculatif jouait de l’argent, massivement, qui ne lui appartenait pas.

Les pirates de la finance donnent le ton d’une nouvelle économie, s’ingéniant à faire passer la castration à l’extérieur, chez l’autre : le voisin.

Le névrosé obsessionnel paraît imperméable au traitement magique de la dette. Il s’englue là où le pervers glisse.

Mais le rôle de l’argent est, comme le rappelle Charles Odier, apparent ou imaginatif, nullement cause réelle.

Dans le cas d’Adrien, c’est l’objet oral qui est privilégié par l’analyste à la recherche d’une fixation régressive sur la mère.

Mais l’analisation des objets est peut-être plus moderne qu’il n’y paraît car la publicité a le talent de rapidement transformer en merde tout produit au départ hypnotisant. Par la bouche, l’oreille, le regard, l’objet nous consomme avant de passer de mode.

D’où la pérennité de la névrose obsessionnelle ?


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